Elle était attendue, la voilà installée. Trônant dans le creux des arbres tombés avec la tempête du mois de novembre, une caméra surplombe la place, juchée à quelques six mètres de hauteur. Il y a d’abord eu le socle de béton, installé à l’automne, derrière la boîte à dons, puis le mât hissé quelques temps avant le nouvel an. Les regards inquiets des passant·es, les propos à la volée en terrasse « elle ne va pas tenir longtemps », comme pour se rassurer que nous n’en sommes pas arrivé·es à ce niveau de contrôle et de (ré)pression. Et pourtant.
La caméra de la place fait partie du dispositif de 15 caméras, concédé par le maire de la métropole. Une abdication face aux pressions de l’État, après vingt ans d’opposition affichée contre la vidéo-surveillance, le tout pour un budget exorbitant de 900 000€. Ces nouvelles « caméras de voie publique » viennent pourtant s’ajouter à un équipement déjà bien fourni, comme le souligne la Gazette du Futur (#3, janvier 2024). Caméras sur le réseau de transport en commun, sur les bâtiments publics, projet d’installation de caméras de surveillance du trafic, pour un total dépassant finalement le millier d’appareils. Elle est belle, l’opposition à la vidéo-surveillance.
Et pour cette nouvelle caméra, la ville ne s’est pas privée. Elle a équipé ledit engin du logiciel dernier cri « Rapid Review », intégré par l’entreprise Milestone et fourni par la société israélienne Briefcam. Le programme de relecture rapide permet d’identifier, sur ses séquences enregistrées, des individus en fonction d’attributs demandés. Le tout directement connecté au commissariat Colbert. Parle-moi de reconnaissance faciale sans dire reconnaissance faciale.
En novembre dernier, Disclose alertait déjà sur le recours de nombreuses communes à cette entreprise de surveillance israélienne et sur l’installation massive d’un autre logiciel, usant officiellement de la reconnaissance faciale, en dehors de tout cadre légal. Sans parler de l’ironie que représente l’appel à une entreprise de surveillance israélienne, aux vues du contexte de guerre en Palestine et au « risque plausible de génocide » à Gaza, souligné par la cour internationale de Justice.

Pour couronner le tout, petit supplément spécial Guérin : un dispositif « anti-vandalisme ». Le mât a, en effet, été cerclé de métal sur plusieurs mètres en partant de sa base, pour éviter « toute intervention à la disqueuse », comme cela a pu être le cas dans d’autres villes bretonnes. La caméra a également été hissée plus haut encore que les autres de la ville. Évoquant, le « trafic de stupéfiants » et les « nuisances », la décision éclaire surtout la volonté des autorités publiques d’assoir leur contrôle sur l’espace public brestois et de mettre ses habitant·es au pas, dans la droite lignée des interdictions et ingérences récentes.
La place Guérin devient donc la seule place de la ville où l’on aura le privilège de boire un verre, de jouer à la pétanque ou de lire son bouquin, sous le regard direct de la police. Pas sûr que cela soit tant au goût des personnes qui fréquentent la place. Plutôt qu’une garantie de sécurité, cette camera revêt surtout l’apparence de la clé de voute du processus de destruction de la vie sociale guérinoise, qui a couru sur toute l’année 2023.
En effet, cette année à Guérin, les autorités ont remplacé un lieu de contestation et de convivialité par du vide et des pierres, remplacé les concerts par le silence, remplacé les fêtes sauvages par les voitures de police, remplacé les manifestations par les compagnies de gendarmerie mobiles. Un monde qui voudrait en remplacer un autre, en quelque sorte.
Le poids que voudrait faire peser cette caméra sur la vie du quartier n’est pas un dommage collatéral de la lutte contre le trafic de drogue sur la place, comme le prétend le sous-préfet dans la presse, mais s’inscrit bien dans un processus volontaire des autorités contre certains usages de l’espace public. Une volonté appuyée à coups de grands moyens, tels que la destruction de l’Avenir et la mobilisation à répétition de plusieurs dizaines, voire centaines, de policiers et gendarmes venus de toute la France.
Voilà la vie que l’on promet aux Guérinois·es : Mourrez d’ennui en toute sécurité.
Et surtout taisez-vous !
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