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[Brest] Les yeux dans les jaunes

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Les Gilets Jaunes... Qui sont-iels ? Que veulent-iels ? Comment pensent-iels ?
Vendredi 23 octobre, nos « reporters » sont partis en immersion dans l’univers fluorescent et réflechissant des ronds-points brestois...

Pour le témoignage qui va suivre, nous allons adopter un point de vue descriptif, c’est à dire à priori exempt de jugement, sur ce que nous avons constaté sur les blocages. Cela n’empêche pas que nous avons constaté un certains nombre de choses avec lesquelles nous sommes en désaccord : fonctionnement hiérarchique, homophobie latente chez un certain nombre de gens etc.... Nous n’avons pas senti le besoin d’appuyer ces désaccord dans le style d’écriture.
Le but de cet article est d’apporter un récit de ce qui se déroule chez les gilets jaunes brestois à celleux qui n’y sont pas encore allé ou qui n’osent ou ne comptent pas y aller pour des raisons idéologiques où liées à leur sécurité.
Nous y sommes allé en groupe de mec-cis blanc, ce qui nous a surement empeché de constater certaines choses auxquelles auraient pu être confrontées des personnes issues de catégories de population minorisées.

Avec tous les grands débats autour des chasubles chatoyants qui agitent notre milieu politique ces derniers temps on s’est dit à quelque-uns qu’on irait bien jeter un coup d’oeil aux points de fixations des gilets dans notre ville.

Nous sommes donc parti en premier lieu vers le rond point de Penn Ar Chleuz à la sortie nord de Brest.

Là, nous avons trouvé un blocage filtrant plutôt bien organisé. Deux des cinq sorties du rond point sont bloquées. A chaque fois, une voie sur deux est bloquée pour ralentir la circulation et pouvoir distribuer des tracts (20 000 ont été imprimés) aux automobilistes pour l’action du lendemain.
Des coups de sifflets fendent parfois l’air, on nous explique que c’est un système mis en place pour prévenir de l’arrivée d’une ambulance dans le bouchon et tenter de lui faciliter le passage.
Sur chaque sortie bloquée, une cabane pour s’abriter des intempéries et stocker du matos. Le centre logistique principal est au niveau de la sortie du boulevard de l’europe, c’est un amas de bois, de bâche et d’un barnum de festival qui créé un espace couvert d’une bonne taille où est entreposée la nourriture, le PQ, et où l’on trouve une table de camping et un splendide divan du bled. Tout cela a été déposé par des automobiliste solidaires nous dit-on, « on a jamais été faire les courses ! ». (on constate en effet plusieurs dépôts d’objets, de bois, de nourriture pendant notre présence là-bas)
C’est ici que les plus téméraires dorment, depuis maintenant 6 jours.
Bien sûr, le tableau ne serait pas total sans les feux de palette, de pneu, les barrières et chicanes qui viennent parfaire le dispositif de blocage et apporter un peu de chaleur aux êtres fluorescents.

Ici, une grosse trentaine de « Gilets Jaunes », plutôt des mecs, plutôt des pauvres, plutôt entre 25 et 75 ans. Chômeurs, retraités, balayeur.euse, accueil de nuit à l’hôtel, taf chez Leclerc. La liste des bons tafs chiants et mal payés se rallonge à chaque nouvel échange.
En tout cas, tout le monde semble d’accord pour dire que c’est largement mieux de se cailler sur un rond point toute la journée et toute la nuit avec leurs compagnon.nes plutôt que d’aller au taf. Un vrai sentiment de groupe semble se dégager de cette expérience de lutte, et on sent aussi que sans ça ce serait compliqué de tenir pour elleux dans des conditions telles. Le sentiment du temps normal des choses qui s’arrête et la decouverte de ces liens de « camaraderie » de lutte semble représenter quelque chose de précieux pour les personnes qui sont là. On sent (mais peut-être surinterprête-t-on) un véritable besoin de se sentir ensemble et pareil, un besoin de faire « peuple » en quelque sorte. (nous y reviendront en fin d’article)

Certain.es continuent à travailler, certain.es sont en « arrêt maladie » pour avoir du temps pour tenir le blocage, personne ne fait grève. Et tout le monde affirme son intention de rester jusqu’à la victoire.

Quelle victoire ? C’est à la fois pareil et différent pour tout le monde. La question des taxes est bien là, mais derrière on se met vite à parler de l’argent en général, de la pauvreté, du taf mal payé, de l’avenir des enfants et petits-enfants, et surtout de celleux qui gagnent beaucoup et payent peu, leurs employé.es comme leurs impôts. Tout le monde semble avoir rejoint un mot d’ordre unique autour du carburant mais il est difficile d’imaginer quelle victoire iels espérent tant cette question semble n’être qu’une goutte d’eau pour certain.es. Au moins on est un peu rassuré sur la composition sociale du mouvement parce qu’on voit bien que ya principalement des exploité.e.s, le tracts qu’on nous fîle pour l’action du lendemain en appelle aux « chômeurs, fonctionnaires, retraités, ouvriers, artisans », on sent que le riche n’est pas très très bien vu par ici.

Quelques automobilistes semblent soutenir sincèrement le mouvement. Grands signes de mains, petit clin d’oeil, klaxonnade, agitation frénétique d’un gilet par sa fenêtre, les gens s’arrêtent pour parler.

On parle de monsieur Leclerc avec deux types, apparement il soutien plus trop le mouvement depuis qu’il a perdu 13% de chiffre d’affaire dans son magasin de kergaradec le samedi d’avant et il fait virer les gilets jaunes qui mettent des tracts sous les essuie-glace sur son parking par la sécurité.

On sort le micro qu’on avait emmené, espérant glaner quelques enregistrements mais directement on sent que cela rebute les gens, qui nous invitent à parler aux « responsables » ou au « pilotes », c’est à ce moment là que l’on découvre le mode d’organisation de nos gilets locaux. Il y a en fait deux « pilotes » qui chapeautent ce rond-point (les deux ronds-point possèdent des responsables, mais il semble qu’il n’y ait pas de structure qui chapeaute les deux-ronds points à la fois), et en dessous d’elleux des responsables qui sont chargé.es de veiller sur les axes de sorties du rond-point (c’est elleux qui possèdent les sifflets à ambulance).
Cette hiérarchie s’est apparement formée assez naturellement, c’est pas forcement des gens qui avaient lancé les appels à la base, mais ça pourrait quand même être le cas.
Ainsi donc, tout le monde nous envoie vers une certaine Charlotte [1], la co-pilote du coin avec Arthur qui est chargée de porter la parole collective à la presse. Lorsque l’on exprime notre envie d’avoir affaire à tout le monde peu importe les responsabilités on nous dit que de toute façon tout le monde pense à peu près pareil et que les pilotes savent ce que pense la base.

Charlotte taffe dans une boites de nettoyage, elle continue le taf pendant le mouvement et passe tout le reste de son temps ici. Elle a pas l’air très rassurée de parler à un micro et nous demande de ne pas restransmettre sa voie telle quelle pour ne pas être reconnue. Elle accepte l’entretiens parce qu’on n’est pas un média classique, qui sont perçus de façon unanime sur les blocages comme des gens qui oeuvrent contre le mouvement.

Elle nous explique quelques trucs sur l’organisation des choses ici. Apparement les moments d’organisation et de discussion un peu collective ont lieu autour du feu ou dans la cabane, la nuit lorsqu’il n’y plus de voiture à bloquer et que tout le monde peut se réunir au même endroit. Ca y discute opinion et amelioration du blocage, et evidemment tout un tas d’autres choses qui n’ont pas trait au mouvement en lui même. L’information est cloisonnée même à l’intérieur du mouvement pour éviter les fuites dans la presse et en direction de la préfecture, ainsi, personne n’est au courant des actions précises prévues ce samedi, hormis un mystérieux groupe dont Charlotte semble faire partie qui décide (en consultant les bloqueur.ses ?) de la stratégie pour des actions du mouvement à Brest. Peut-être ce groupe est-il composé des « pilotes » des deux ronds points tout simplement. Elle évoque des sources de financement ou d’aide (notamment pour les tracts) mais interrompt sa phrase avant de lacher un nom et passe à autre chose.
En tout cas les gens n’ont aucun problème avec cette hierarchie (au moins en apparence).

Les flics sont resté.e.s sur place les deux premiers jours du blocage, ils sont ensuite partis vu que c’était « carré » et ils passent juste prendre des nouvelles tous les matins. Les pilotes sont en lien avec la BAC de nuit pour les éventuels problèmes « avec des gens alcoolisés ». Plutôt une bonne entente avec nos amis les policiers. Ne pas voir de voitures sérigraphiées et d’uniformes ne veux pas dire qu’il n’y a pas de surveillance, il est plus que probable que si on les frotte un peu certais gilets deviennent verts. On a même reconnu un type qui jouait les indic il y a quelques années dans un mouvement social s’activer à fond autour du blocage...

Petit point notable, il est interdit de boire sur le blocage de Penn Ar Chleuz, Charlotte saisit les substances et les restitue au départ du propriétaire. Apparement y’a eu des petits problèmes avec les gens bourrés au début surtout pour leur propre sécurité nous dit-on car bloquer des véhicule en titubant c’est pas forcement très « sécurité routière ». Y’a aussi l’argumentaire de l’image qui ressort ; être irréprochable pour donner une bonne image du mouvement, chasser au loin l’image du casseur infiltré qui viendrait là pour l’excitation de péter du rétro.
En tout cas le rond point d’Ikea est perçu d’ici comme le royaume de la fête et de l’alcool, moins sérieux, les histoires vont bon train sur les faits d’armes sous ethanol de ce deuxième point de ralentissement et de rassemblement. On retiendra la tentative de bloquage du dépot pétrolier à deux heures du matin, fin bourrés et en bagnole, qui apparement aura valu aux valeureux.ses bloqueurs.ses des problèmes de permis de conduire et une petite ration de gaz lacrymogène.

On vient de dépasser 17h et beaucoup de renforts arrivent (sorties du taf) on imagine facilement le nombre de gilets monter au double à ce moment de la journée.

Nous voilà donc partis pour le « rond-point d’Ikea » zone du Froutven.

Beaucoup de points communs, mais ambiance très différente, ça semble organisé de façon bien moins formelle et ça se ressent dans l’ambiance du blocage : moins de matériel sur les routes pour securiser les bloqueur.ses, des gens un peu au milieux des voies, et surtout il y a des gendarmes bien visibles en surveillance.
L’ambiance est à la fois plus shlag et plus familiale, y’a pas mal de chiens, pas mal d’enfants, plus de meufs, plus de monde aussi. Une cinquantaine de personnes en gros.

Une belle cabane bachée avec un spleeping trône au milieu du gazon du giratoire, avec un coin salon et un coin cuisine attenants, une caravane, plusieurs tentes et un gigantesque salon de jardin en palette organisé en rond autour d’un brasero où chauffe une marmite de café.

Petite blague homophobe en bruit de fond.

On tente encore d’interviewer des « Gilets Jaunes lambda », mais on se fait renvoyer vers les responsables, des pères de famille avec leurs femmes et enfants à leurs cotés qui ont l’air fort affairés. Au final ils nous invitent plutôt à faire un tour et à interroger qui voudra bien, ils ont l’air mal à l’aise d’être interviewé.es.

Les gens refusent systématiquement les interviews micro mais nous parlent beaucoup au final. Problématique de pauvreté, bien orientée sur les taxes tout de même. On sent qu’iels font pas confiances aux journalistes mais que ça leur fait du bien de dire pourquoi iels sont là et ce qu’iels ressentent.

On parle de justice à deux vitesse (riche/pauvre) avec un couple de cinquantenaires au coin du feu, des problèmes de thunes, d’inégalités... Au final au fur est à mesure de la discussion les façons de parler ne trompent pas, on est face à un (le mari) lecteur assidu de propagande bien faf, ça a pas l’air d’être un militant mais on sent un logiciel politique bien merdique : critique à demi mot de « l’islamisation de la france », homophobie latente mais niée, la justice inéfficace contre les délinquants. Un bon paumé.

On croise un chômeur qui fait le tour de tout les blocages de bretagne jour après jour pour tâter l’ambiance et vivre intensément ce moment attendu depuis longtemps. Hier à Morlaix, demain à Lorient, mégaphone sous le bras, il n’a pas l’air de faire du lien entre chefs autoproclamés mais plutôt d’avoir l’envie de venir sentir la châleur de la camaraderie qui se dégage entre gens qui se reconnaissent dans cette contestation, et vivre ce moment historique à fond. Les gens ont envie de parler et il suffit de lancer une discussion pour se retrouver à écouter longuement ce que les gens ont à dire. Une fois la discussion embrayée, chacun débale son discours et se retrouve à parler de ses problèmes à de parfaits inconnus, mais dont la présence ici suffit à créer une proximité.

Sur le départ on croise des vieilles conaissances dans la cuisine, habitué.e.s des luttes en tous genres et des mouvements sociaux, curieux.euses comme nous de ce qui se joue ici, destabilisé.es par cet étrange mélange de gens. Elleux non plus ne veulent pas laisser le terrain aux fachos.

Retour en ville, plus que jamais divisés entre attirance et répulsion pour le mouvement des gilets jaunes...

L’écueil populiste :

Une des grandes questions qui motivait ce voyage en terre jaune c’était l’envie de voir ce qu’on pouvait y faire, nous, en tant que militants révolutionnaires. A quel point la question de classe et la question écologique qui s’y jouent pouvaient être traitées comme telle au lieu d’être détournées sur des revendications aux airs poujadistes et contre-productives.

Difficile d’évaluer le potentiel derrière cette mobilisation. Les pauvres sont là, et iels se plaignent des riches et de leurs dirigeant.e.s, ça c’est cool. La majorité de celleux à qui ont a parlé, mais on a pas parlé à tout le monde, ne cherchent pas à faire porter la faute aux « assisté.es » mais se considèrent comme faisant groupe avec des gens aux RSA par exemple, et ça c’est pas mal non plus.
Pas mal des gens semblent avoir un souci écologique et ne pas être dans une logique de réaction climato-sceptique vis à vis de la politique écologique du gouvernement, ce qui est positif aussi.

Mais, bien que l’essentiel semble être là : des prolétaires qui ont une conscience minimale de leurs interêts divergents avec les possédant.es et personnes de pouvoir, et qui de surcroît ne semblent pas baigner dans un jus de craignosserie idéologique pure et dure, un travers nous semble pour le moins effrayant et promet de poser problème à celleux qui tenteront d’aller insufler des questionnements émancipateurs dans le cadre de ce mouvement : le populisme.

Il est clair que l’argumentaire populiste est très présent sur ces bloquages, il y a des nombreux propos et pancartes renvoyant à la « volonté du peuple » et autres expressions du même genre.

Cet argumentaire semble être un vecteur identitaire fort au sein des membres de ce mouvement. Les gens se decouvrent au sein d’une nouvelle temporalité, une temporalité collective et de lutte qui brise la solitude quotidienne et bouleverse l’ordre des choses. Se penser en tant que peuple permet de cimenter ce groupe et de lisser les éventuelles contradictions internes du groupe qui viendraient briser la douce illusion de faire peuple.

Or toute la pensée de l’émancipation s’est construite autour des contradictions d’interêts internes à tout groupe, autour de l’impératif de les prendre en compte pour tendre à des dynamiques libertaires et égalitaires.

Il paraît par exemple très difficile d’amener des questionnements autour du genre ( le genre en lui même, les formes de sexualités, les questions sociales qui en découlent etc...) dans le cadre d’une culture populiste, puisqu’affirmer que selon leur position sociale relativement au genre ou à la sexualité les personnes composant la masse myhtique du peuple sont plongées dans des conflits d’interêts liés au fonctionnement dominant de la société hétéropatriarcale, c’est briser l’image d’unité qui semble apporter tant de bonheur à celleux qui s’y identifie.

La question de classe peut s’infiltrer dans la conception populiste de ce mouvement, puisque cette conception est basée en bonne partie sur une distinction riche/pauvre ou peuple/élite, mais si elle ne parvient pas à l’anihiler, elle se transformera en phénomène identitaire contraire aux interêts du camp de l’émancipation en général et contraire aux interêts des personnes minorisées dans la société actuelle en particulier.

Tout le défi étant de remplacer dans le logiciel politique de ce mouvement le couple peuple/élite, par le couple exploité.e.s/exploiteur.euse.s. C’est à dire penser le rapport plutôt que l’identité, ce qui permet des ponts forts pour penser d’autres rapports dominants et aliénants auxquels tout le monde est confronté.e dans diverses mesures : le racisme, le patriarcat, l’hétéronormativité, la question du genre dans toute son étendue, la marchandise, etc...

Nous ne pensons pas forcement que l’écueil populiste est indépassable, mais nous pensons aussi qu’il doit être pris en compte de façon réaliste pour avoir une action conséquente contre lui. Le sous-estimer c’est se vouer à l’echec ou à la trahison.

Notes

[1tous les prénoms dans ce témoignage ont été modifiés

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